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Steve Earle vs Nagui

 

Jeudi 13 décembre 2007

"Ce n'est pas un courrier qu'il faudrait leur adresser,
c'est un moratoire en douze tomes". 
Geoffrey Thomassin, intermittent.
 

Si j'ai besoin de toi, viendras tu vers moi
Apaiser ma douleur ?
Si tu as besoin de moi,
Je nagerais les océans
Pour apaiser ta douleur
Et tu manqueras le lever du soleil
Après avoir fermé les yeux
Mon coeur brisé 
Steve Earle, Emmylou Harris, Townes Van Zandt, 
If I Needed You
Traduction personnelle


Fossoyeurs publics
Ce midi sur le service public, nous avons pu assister une fois de plus à un grand moment de télévision. Après Delarue braquant ses caméras dans les cimetières, trompant la détresse de parents ayant perdu leur enfant, je pensais avoir tout vu1. La violence est désormais tapie là, entre la salade au thon et l'éternel Derrick. Sous couvert de respectabilité, elle cache à peine sa veulerie, soit plusieurs dizaines de milliers d'euros l'émission facturée à la chaîne, sous des mots comme "enquête", "reportage", "journalisme", "droit à l'information" etc. Mais il ne faut jamais désespérer de voir le bastion du service public s'enfoncer un peu plus chaque jour.

Ce midi donc, un candidat d'un énième divertissement a eu l'outrecuidance de citer Steve Earle, l'héritier le plus solide de Johnny Cash pour ces trente dernières années. Comme ça en plein midi, sur France 2. Même passé minuit dans les émissions dites culturelles on entend jamais parler d'un tel bonhomme. En général c'est plutôt Julien Clerc qu'on invite pour une spéciale rock n'roll en seconde partie de soirée, pour reprendre les propos du patron de Fargo records. 

Bref, pire qu'un mot bien gros, je peux vous dire que "Steve Earle" laché comme ça dans la bouillie quotidienne des illusions factices, ça fait tout drôle. Et la réaction de Nagui... a forcément été digne d'un animateur de jeu officiant le midi. C'est qu'il y a une conduite à tenir, un cahier des charges ! Mais de la part d'un animateur plus con que sensuel, ayant dégobillé pendant 15 ans une émission pseudo musicale n'ayant fait découvrir absolument personne d'importance, les mots qui ont suivi prennent un relief saisissant, à faire mourir John Peel une seconde fois.

Je vous retranscris ici une approximation de ce dialogue surréaliste :

- Le nain, loin d'être pourpre : Ah oui et il est connu ce Steve comment déjà ?
-  Le candidat mikaze : Steve Earle oui il est très connu et reconnu même
- Ah bon je le connais pas moi, m'étonnerait qu'il remplisse des salles. Il a fait quoi comme disques ?
- Il en a fait plusieurs. Le troisième album est très bon
- Ah oui trois quand même, jamais entendu parler - recherche du regard la connivence du public sur le mode "mais de quoi il parle lui là on s'en fout de son chanteur même pas connu"
- Il fait de la country alternative
- Country quoi ? Se tourne vers la caméra : Vous savez que Country ça veut dire campagne. Roulement d'yeux genre "c'est la musique des cowboys vous savez, cette musique de bouseux US pas faite pour nous les bonnes gens de France"


Tout ce petit manège inutile a bien duré 2 minutes. Et ce populisme à la dérive porte un nom : poujadisme, un mot de plus en plus synonyme de France Télévision. Plutôt que d'accompagner le propos de son invité pour un moment, même bref, de partage avec le public télévisé, mission de SP qui doit je pense être écrite noire sur blanc quelque part dans un cahier poussiéreux, l'animateur joue sur le postulat, constant à tous les niveaux de la télévision publique et privée, que le public se fiche de tout ce qui ne rentre pas dans son périmètre culturel immédiat. 

La manipulation du public par le dénigrement systématique d'un nom et d'une culture au jaillissement doublement inhabituel -nous sommes dans un jeu, il s'agit d'un artiste américain, oeuvrant dans un genre méconnu et régulièrement caricaturé de la sorte en France - révèle un mépris visible du public français dans son ensemble. Ce mépris, à peine voilé à l'antenne, est la version light de ce qui se joue à plein dans les coulisses. On cible une case horaire, une tranche d'age, une catégorie sociopro, on adapte le contenu publicitaire en fonction de cette cible. Comme à la boucherie, c'est bien du saucissonage. Mais ce mépris s'accompagne et se révèle surtout ici par une descente en règle du candidat, condamné au silence. Pour avoir l'outrecuidance d'avoir fait dérailler le ciblage culturel par le bas, il subit une punition. La culture Céline Dion, Lorie et les nouveaux pseudos chanteurs français peuvent être célébrés à longueur de journée, l'un des tout meilleurs auteurs de chansons actuels, héritier d'un illustre passé et passeur pour bon nombre d'illustres groupes à venir, ne passera pas. 

Nous le savons, quel que soit le dispositif adopté à la télévision, qu'il s'agisse d'un jeu ou d'un débat, la parole de l'invité est systématiquement dévalorisée. Son temps de parole et son opinion est presque toujours subalterne à celui de l'hôte, institué dans un rôle d'autorité : tantôt journaliste, tantôt animateur, tantôt chroniqueur, tantôt expert. Hiérarchie GO Vs GM, humiliation et populisme caractérisé : dire que l'on plafonne, c'est encore taper trop haut, surtout pour une personne d'aussi petite carrure. 

Faire du chiffre
A bien y réfléchir, 2 minutes de temps d'antenne pour parler de Steve Earle, même en mal, c'est plus que les 15 secondes allouées à la mort de Johnny Cash en 2003 dans le journal du soir de Béatrice "MC" Schonberg. C'est carrément moins que les 1001 pénibles numéros de Taratata, émission chargée d'écouler le mainstream à la tonne en vue d'un public bien ciblé de gentils CSP+, un brun trop pressés par le système pour se forger une oreille et un sens critique. 

Le temps du coca disponible
A l'heure où le Time déclare la mort de la culture française (The Death of French Culture, faites trembler la Marseillaise !), la grande machine à décerveler bat son plein. Espérons qu'elle vit là ses derniers jours et que les marchands du temple mettront plus de temps à verouiller la libre expression écrite et visuelle du net, contrepoint de plus en plus puissant des images de télévision. 

Et si l'on raille sans cesse les Etats-Unis, c'est peut être bien pour cacher le formidable juggernaut que ce pays représente sur tous les plans de sa culture populaire. Certes ils ont eux aussi leur croix à porter, et je dirais qu'elles sont énormes. Mais au milieu de cette masse, on trouve à tous les niveaux et ce depuis plusieurs décennies un questionnement constant, inimaginable en France, du pays et de ses institutions, que ce soit au travers  :  

- de sa musique : Dylan, Cohen, Neil Young, Patti Smith, Springsteen, Steve Earle 
- son cinéma : Scorsese, Carpenter, Romero, Eastwood, James Gray, Superbad et toute la vague actuelle des comédies low profile
- sa télévision : Carnivale, Battlestar Galactica, Heroes, Lost, West wing 
- sa bande dessinée : Adrian Tomine, David Rees, la récente guerre ouverte des super héros dans les comics
- voire dans une moindre mesure ses jeux vidéo : Bad Day LA, Mass Effect

Découverte capitale de mon adolescence avec Edith Piaf, Leonard Cohen, Neil Young, BrelJohnny Cash et Springsteen, Steve Earle fait partie des grands. Proche, très proche d'un Johnny Cash dans sa difficulté à porter sa propre poésie et supporter son anxiété et sa colère, il s'est mis plus bas que terre et s'est relevé un nombre incalculable de fois, toujours plus abîmé, plus aguerri et plus mûr, soulevant sur son passage certains des disques clefs de l'histoire américaine récente. Ses chansons, Copperhead Road, Devil's right hand, Christmastime in Washington, sont des classiques instantanés traduisant la violence étatique, programmatique et quasiment ontologique du peuple US (le mythe originel du bible & gun club) et stigmatisant le gouffre béant entre les politiques et la majorité silencieuse.

Nettement plus identifié qu'un Springsteen au rayon agit pop, les meilleures chansons de Steve Earle ont cette volonté de faire parler les ombres, les sans grades et de faire remuer et avancer les choses. Dans l'émouvant refrain de Christmastime in Washington, chanson qui déplore le tournant des élections de 96, il invoque successivement les fantômes de Malcolm X, Martin Luther King, Joe HillEmma Goldman et Woody Guthrie. Cette énumération est significative et puissante car, iconoclaste, elle regroupe des figures historiques d'age, race, sexe aux combats différents n'appartenant pas aux mêmes époques. Tous on cependant un point commun: avoir marqué le landscape culturel, politique et social de leur pays, par leurs tentatives tantot progressistes, tantot radicales. Tous ont également été persécutés, parfois jusqu'au meurtre, pour avoir voulu exprimer leurs idées et réveiller les consciences. Car le plus grand ennemi selon Steve Earle n'est pas un parti politique. Ce qui le terrifie le plus, tout comme Carpenter et Romero, c'est l'apathie.

Oui sa guitare tue les fascistes, ses mots annihilent le spectacle permanent et rendent la parole à tout un chacun. Ce texte est une façon de rendre la parole à ce monsieur qui est allé dans un jeu idiot, parler d'un auteur qui ne l'est pas. Et de ridiculiser les nains.



1Responsable de la mort de son enfant, émission du 20 septembre 2007.

Steve Earle - Fuck The Communications Commission
Album The Revolution starts now, 2004

Christmastime in Washington, avec Joan Baez 
Joan qui ? Elle est connue ? Elle a fait combien d'albums ? Du folk ? Bob qui ?
 

Steve Earle,  Emmylou Harris, Guy Clark, Willie Nelson, sur une chanson de Townes Van Zandt : If I needed you 

Par Sylvain Thuret - Publié dans : Musique


Voir l'article sur le blog de Sylvain

 

 

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